Exploration Contributive

Entre deux mondes

Les réseaux sociaux ont-ils redéfini la figure du transfuge de classe ?

Atelier d'exploration contributive #1 - 20/23 Avril 2026

#sociologie  #réseaux sociaux

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Le transfuge de classe existe depuis toujours. Mais à l’heure d’Instagram, de TikTok et des stories permanentes, qu’est-il vraiment devenu ?

Enquête · Sociologie des médias · 2026

Dans un souci de rigueur et d’honnêteté, nous tenons à préciser l’usage de l’intelligence artificielle dans cette enquête. Ce travail est le fruit de notre propre recherche, sélection et rédaction. La problématique, le corpus de sources et l’argumentation ont été intégralement conçus par nos soins. L’IA est intervenue exclusivement comme un outil de cadrage intellectuel (structuration des idées, vérification de la cohérence et aide à la formulation), jouant un rôle similaire à celui d’un secrétaire de rédaction.

Le transfuge de classe existe depuis toujours. Mais à l'heure d'Instagram, de TikTok et des stories permanentes, qu'est-il vraiment devenu ?


Les réseaux sociaux ont-ils redéfini la figure du transfuge de classe ?

Une figure ancienne, une question nouvelle
Avant de parler des réseaux sociaux, un mot sur cette figure sociale qu'on appelle le "transfuge de classe".

Un transfuge de classe, c'est quelqu'un qui a quitté son milieu social d'origine souvent un milieu populaire pour rejoindre un milieu plus aisé. C'est un voyageur entre deux mondes : celui de son enfance et celui qu'il a conquis.

Des écrivains comme Annie Ernaux (Prix Nobel de littérature 2022) ou Didier Eribon ont consacré des œuvres entières à cette expérience. Ils y décrivent un parcours lent, intime, souvent douloureux, un voyage où l'on gagne un monde mais où l'on risque d'en perdre un autre.

Mais tous ces récits ont un point commun : ils ont été écrits avant que les réseaux sociaux ne prennent leur place actuelle dans nos vies. Alors la question que cette enquête pose est simple : cette figure a-t-elle changé à l'ère d'Instagram ?


Définition clé

Transfuge / Transclasse Le mot transfuge vient du lexique militaire : il désignait un déserteur. Il garde aujourd'hui une connotation de trahison. La philosophe Chantal Jaquet a proposé en 2014 le terme plus neutre de transclasse, construit comme transsexuel : simple transition d'une classe à une autre, sans jugement.

Le transfuge "d'avant" : une vie en deux mondes séparés Pour savoir si quelque chose a changé, il faut d'abord savoir à quoi ressemblait le modèle original. Voici trois traits qui définissaient le transfuge au XXe siècle.

Un voyage lent Avant les réseaux sociaux, changer de milieu social prenait des années parfois une génération entière. On apprenait les codes lentement, à l'école, au travail, dans les dîners mondains, en imitant sans comprendre, puis en comprenant sans oser. Chez Annie Ernaux, ce voyage prend toute une vie.

Un voyage invisible Les deux mondes ne se croisaient pas. Le transfuge pouvait vivre sa nouvelle vie à Paris sans que sa famille restée au village n'en voie rien. Le secret était possible. On pouvait devenir quelqu'un d'autre à l'abri des regards de ceux qu'on laissait derrière.

Un voyage douloureux Trois sentiments reviennent dans tous les récits transfuges : la honte (de ses origines, de son accent, de ses parents), le déchirement (sentiment de n'être ni d'ici, ni de là-bas), et la culpabilité (d'avoir "trahi" les siens en partant).

"La trajectoire de transfuge de classe n'est pas linéaire." Didier Eribon, Entretien au Vent Se Lève, 2020


Ce que les réseaux sociaux ont transformé

Trois mécanismes profondément nouveaux réécrivent aujourd'hui certaines règles du jeu. Ils ne remplacent pas l'ancien monde, mais ils s'ajoutent à lui.

Les codes sociaux sont devenus un tutoriel gratuit Avant, pour savoir comment parle, s'habille, mange ou voyage la bourgeoisie, il fallait y être. Aujourd'hui, il suffit de scroller. Instagram, TikTok et YouTube sont devenus un manuel de survie sociale accessible à tous. Un jeune issu d'un milieu populaire peut apprendre en quelques mois ce qu'il fallait dix ans pour intégrer.

Les Français passent en moyenne 1h22 par jour sur les réseaux sociaux soit l'équivalent d'une semaine complète chaque mois passée à regarder la vie des autres.

La réussite est devenue mesurable en temps réel Avant, la réussite sociale se mesurait au diplôme, au poste, à la maison (marqueurs stables). Aujourd'hui, elle se mesure aussi en followers, likes, commentaires. La reconnaissance sociale est devenue une donnée chiffrée, consultable à tout moment. Le transfuge contemporain ne cherche plus seulement l'approbation de son nouveau milieu, il cherche aussi celle de l'algorithme.

Une étude française (Polar & Varescon, 2022) montre que 30% des jeunes adultes ont un usage problématique d'Instagram, fortement lié à la comparaison sociale et à la baisse d'estime de soi.


Les deux mondes se voient maintenant

Avant, on pouvait se transformer loin de chez soi. Aujourd'hui, la famille d'origine voit le rooftop parisien, et les nouveaux amis voient les photos de famille. Le secret n'existe plus. Résultat : le transfuge contemporain développe des stratégies inédites (plusieurs comptes, comptes privés, "finstas" fake Instagram), cloisonnement numérique.

L'étude de l'Université de Montréal (2021-2023, 552 participants) confirme que cette exposition permanente aux "comparaisons ascendantes" baisse significativement l'estime de soi chez les jeunes adultes.

Ce qui résiste : le cœur de l'expérience Si les réseaux sociaux ont changé beaucoup de choses en surface, trois éléments fondamentaux du transfuge n'ont, eux, pas bougé.

Et c'est peut-être le constat le plus intéressant de cette enquête : la technologie peut accélérer un voyage, mais elle ne supprime pas sa douleur.

  1. La honte s'est déplacée, pas dissoute

  2. Imiter n'est pas appartenir

  3. L'illusion d'égalité

  4. Avant : honte de son accent, de sa maison, de ses parents. Aujourd'hui : honte de la vraie vie quand on la compare à la vie postée. L'objet a changé, le mécanisme reste identique.

  5. On peut apprendre les codes en ligne, on ne se sent pas pour autant légitime. L'"habitus" cette manière d'être au monde incorporée dans l'enfance ne se change pas avec un tuto Instagram.

  6. Les réseaux donnent l'impression que tout le monde peut s'élever en se mettant en scène. Mais dans la vraie vie, les chances de changer de classe n'ont pas augmenté. On peut ressembler à un bourgeois sans l'être économiquement.


LA RÉPONSE

Oui et non. Les réseaux sociaux ont transformé la façon de voyager entre deux mondes. C'est plus rapide, plus visible, plus mesuré. Ils ont créé de nouveaux outils, de nouvelles stratégies, de nouvelles blessures.

Mais ils n'ont pas transformé l'essentiel : la honte, le déchirement, le sentiment de ne jamais être tout à fait à sa place. Le transfuge contemporain n'est pas une figure nouvelle. C'est l'ancienne, augmentée d'une couche numérique.

Les réseaux sociaux offrent un nouveau décor. Mais l'intrigue, elle, reste la même.

Pour citer cet article

BECHAR, Yacine & ALOUANE, Anis (2026). Entre deux mondes. Exploration Contributive. https://lecorpus.fr/numero/atelier-dexploration-contributive-1-20-23-avril-2026/article/entre-deux-mondes/